Je cherche une date. Il y a celui de Rennes fin octobre, en légère descente, ça fera l’affaire. J’ai 4 mois. Je pars de zéro, j’ai couru un an dans ma jeunesse avant de me blesser. Depuis je n’ai jamais fait plus qu’un footing le dimanche. La première semaine je cours dix kilomètres. Blessure. Syndrome des essuie-glaces. J’aurais dû acheter une nouvelle paire plutôt que de courir avec ces vieilleries. Je m’équipe et je reprends l’entraînement, ça passera au bout d’un mois. Je passe à 3 entraînements par semaine 20 km en tout, ça tient. Tout mon temps libre y est consacré. Je veux prouver au juge que j’ai la forme pour m’occuper de mes enfants, contrairement aux témoignages dans le dossier attestant de ma santé préoccupante. Je dois le préparer, le courir et le terminer. L’entraînement est une souffrance à chaque instant, je ne suis clairement pas au niveau. Je me suis inscrit au semi-marathon du château de Chantilly à la fin de l’été, c’est mon premier test.
Incroyable. Dans l’euphorie de la course, j’ai fait 10 minutes de moins qu’à l’entraînement, avec un plaisir jamais ressenti jusque-là. Je commence à y croire. Je passe à 30 km à l’entraînement, les trois derniers kilomètres sont très très durs. En optimisant un peu l’alimentation peut-être que…
J-1. Tout est prêt. Un coup d’œil sur mon smartphone. Une grève de la RATP ! Je ne peux pas risquer de rater mon train. Je pars en catastrophe. Mon gâteau d’effort est resté sur la table de la cuisine. Demain il va me manquer 1000 calories. J’arrive trop tard à Rennes pour corriger le tir. Je suis surexcité mais je parviens à dormir 2h. J’arrive dans le sas. Il fait froid même dans mon sac poubelle.
C’est le départ. Je ne reconnais pas mes jambes. Elles me portent toute seule. Je les laisse faire. Je n’ai pas prévu d’aller aussi vite, mais je suis bien.
17e kilomètre. Le pépin. Le mur plutôt. 10 km plus tôt qu’à l’entraînement. Ça va être long. Encore 25 km. Hors de question que je m’arrête. Mes jambes sont de plus en plus lourdes. Le chrono s’écroule. Je passe la moitié à 2h10. Les kilomètres derrière moi sont une partie de plaisir par rapport à ceux qui m’attendent. Mais quel beau paysage dans cette campagne bretonne.
30e kilomètre. Sans en avoir conscience, je manque maintenant de dopamine en plus des glucides. J’ai des chaussures de plomb de scaphandrier. Je ralentis. 10 minutes aux 1000. Le médecin de course sur sa moto me tourne autour. Je pense aux vautours dans Lucky Luke. Il s’inquiète. Je le rassure « je vais bien, c’est juste mes jambes ! ». Il n’a pas l’air convaincu. On arrive en ville. Encore 3 km. Mon Dieu, des pavés !
42e kilomètre. Incroyable, je touche au but. Enfin, il reste 195 m. Rien du tout. Ou presque. C’est la pire ligne droite de ma vie. Je passe la ligne après 5h37 d’effort.
Le Breizh Cola qui m’est tendu est le meilleur Cola de toute ma vie. J’ai fait toutes les erreurs qu’il est possible de faire. Mais je l’ai terminé ce marathon. Tout le reste me paraîtra facile maintenant.
Le juge a retenu l’argument du marathon pour m’accorder la garde alternée malgré les témoignages contraires. Désormais, je ne courrais plus que pour le plaisir .
Je déménage d’ailleurs exprès sur les bords de Marne, le paradis des coureurs. Et je rejoins la fantastique Team de Macadam-Gournay, avec pour objectif de fêter mes 10 ans de Parkinson sur la ligne d’arrivée du marathon de Paris 2026. Pour commencer …
