Le tour des Fiz

Je suis parti avec un sac de trail de 35 L et surtout, une nouvelle tente inspirée des modèles ultralégers que l’on trouve le plus souvent aux États-Unis et qui restent assez difficiles à se procurer en Europe. Ça tombait bien : Decathlon, avec sa marque Simond, a sorti une tente de ce type cet été. Je suivais la sortie de ce modèle depuis deux ans. Par chance, j’ai pu m’en procurer une — il n’y en avait que 250 produites dans le monde pour 2026, et elle a été sold out rapidement malgré un prix élevé. Mon projet de trek s’est finalement construit autour de cette tente ultralégère de seulement 610 grammes.

Jour 1 – Dans le brouillard, avec les bouquetins

Départ de Plaine Joux sous un ciel qui se couvre. Le programme du matin ne fait pas de cadeau : une montée interminable par le col de Barmerousse, tandis que le brouillard s’installe peu à peu. Le Désert de Platé se mérite — un océan de rochers grisâtres où seuls quelques bouquetins, silhouettes immobiles dans la brume, me tiennent compagnie. Le Mont-Blanc, quelque part là-haut, reste invisible. Tant pis. Content d’arriver au refuge de Platé pour la pause de midi, mais je dois d’abord contourner un troupeau accompagné de patous — inutile de prendre des risques, je fais demi-tour et un long détour. Le soleil revient, le brouillard se dissipe, et j’aperçois enfin le Mont-Blanc. Avant de replonger dans le sentier, je commande une pinte, et j’achète une bouteille d’eau — au refuge de Platé, il n’y a pas d’eau potable, ni aucune source avant les hauts plateaux desservis par les téléphériques. Je fais chauffer un lyophilisé, puis repars en direction du col de Colonney pour traverser les Grandes Platières, entre pierriers et rochers, un décor presque lunaire, avant d’arriver au téléphérique de la station de Flaine. Une canette de coca avalée sur place, achetée dans un petit snack d’altitude. Le temps se recouvre, je suis obligé de sortir une polaire légère, et je repars pour une longue descente qui n’en finit plus par la Combe de Gers. Puis, au détour d’un virage, le refuge du Lac de Gers apparaît — et avec lui, le soleil qui revient enfin. Le lac est magnifique, la terrasse accueillante : une bière fraîche, une tarte aux myrtilles, un café en transat. Une vraie pause méritée après une journée exigeante — 22 km et 8h de marche aujourd’hui.

Je m’installe ensuite au bord de l’eau pour ma première nuit en bivouac — première sortie aussi pour ma nouvelle tente, un petit bijou ultralight de 610 grammes. Réchaud allumé, tartiflette lyophilisée puis riz au lait lyophilisé en dessert. Le soleil se couche, le froid s’installe. Première nuit dehors.

Jour 2 – La journée qui n’en finissait pas

La nuit s’est finalement bien passée — duvet bien choisi, pas de froid, et un poids de seulement 680 grammes, une belle optimisation également. Seule ombre au tableau : la condensation, ce piège classique des tentes mono-paroi, encore pire au bord d’un lac. Gérable, mais qui m’annonce déjà qu’il faudra sécher tout ça en cours de route. Bivouac plié, direction le refuge pour un café vers 7h30, puis départ pour ce qui allait devenir la plus longue étape du trek. Très vite, la trace se perd sur ma montre, et le doute s’installe face à un passage qui s’annonce périlleux. En consultant la carte, je m’aperçois que je peux contourner en me dirigeant vers Englène, mais cela rallonge de 5 à 8 km. Je préfère la prudence à l’aventure hasardeuse dans les sapins et une descente à flanc de montagne – je contourne. La descente qui suit est splendide, ponctuée de jolies cascades, comme celle de Sabaudy. Je traverse le village de Sixt-Fer-à-Cheval, où je refais le plein d’eau. Malheureusement, une semaine après mon passage, une randonneuse perdra la vie dans une coulée de boue près de ce village, suite à des orages violents. J’attaque ensuite la montée sérieuse de la Feulatière : 7 km, 1 100 m de D+, mais quelle vue imprenable sur le massif des Fiz ! Arrivée au refuge du Grenairon, où je m’installe en terrasse pour manger, faire chauffer un nouveau lyophilisé, savourer une bière et une tarte à l’abricot maison – pendant que ma tente sèche enfin au soleil. Ce refuge propose même des bulles transparentes pour y passer la nuit ; j’imagine l’expérience superbe sous un ciel dégagé. Il fait très chaud avant de repartir. Je refais le plein d’eau au refuge en prenant bien soin de ne pas oublier les pastilles de purification, pour éviter la même mésaventure que j’ai eue une semaine plus tôt dans les Pyrénées autour du Pic de Néouvielle : une belle intoxication à l’eau.

La suite ne fait pas de cadeau non plus : sentier mal balisé, deux ou trois égarements qui rallongent encore la journée, de belles descentes malgré tout, puis une ultime montée de nouveau interminable vers le refuge des Fonts. Au bout du compte, environ 8 km de plus que prévu à cause des détours et des erreurs de trace – presque 30 km aujourd’hui.

Sur la terrasse, découverte du cola local des Alpes – le Yaute Cola – avant de rejoindre l’aire de bivouac pour m’installer, puis retour vers le refuge pour une petite bière (oui, encore). Plus tard dans la soirée, à l’écart, je tente de faire chauffer mon repas lyophilisé sur une table… et le patron du refuge vient me signifier, sans grande amabilité, que les réchauds ne sont pas les bienvenus sur sa terrasse : « Les joies de l’autonomie : ne pas manger chez lui ». Aucun souci – je vais finir de cuisiner 50 mètres plus loin, sur un tronc d’arbre, avec mon fidèle riz au lait lyophilisé en dessert. Ce sera la seule fausse note du séjour dans un refuge. Il y a les vrais refuges de montagne, et il y a les refuges « business » – celui-là appartenait clairement à la seconde catégorie. Avant de retourner à la tente, un border collie du refuge vient réclamer quelques caresses – j’attire décidément les borders. Entre-temps, un groupe de cinq copains arrive, chargés comme jamais avec des sacs à dos de 17 kg. Ce sont des militaires qui se font un trip randonnée entre potes – des sacs ultra-lourds dont je comprends vite l’origine en les voyant sortir leur pack de bière et leur pot de Nutella. Direction le duvet pour cette deuxième nuit.

Jour 3 – Le lac d’Anterne et la cascade grandiose

Deuxième nuit parfaite – aucune trace de condensation cette fois. En rangeant mes affaires au camp de bivouac, j’aperçois les cinq militaires qui dorment à la belle étoile sur une bâche, bien calés dans leur duvet. Avant de partir, je tente ma chance au refuge des Fonts pour un petit-déjeuner. Accueil de nouveau assez froid, sans surprise : je n’étais pas client de la nuitée. Mais le petit-déj s’avère copieux, et me fait du bien avant l’effort. J’ai bien fait de manger correctement, car l’étape du jour, quoique plus courte, se révèle exigeante : une très longue montée, puis une longue descente vers le refuge Alfred Wills. Nouveaux bouquetins sur le chemin. Dans la montée, je croise une randonneuse en sens inverse qui m’annonce que la fin approche – on discute, elle me dit qu’elle vise elle aussi le refuge de Sales pour ce soir. Effectivement, on se retrouvera au bivouac en fin de journée. Il y a mille façons de faire le Tour des Fiz.

Pause repas au refuge Alfred Wills : un nouveau lyophilisé, encore une pinte, et un tiramisu maison délicieux. Je décide alors d’un détour par le Lac d’Anterne – magnifique lac d’altitude. Surprise agréable : la montée annoncée à 1h05 m’aura pris seulement 45 minutes. Le tour du lac est grandiose, avec des marmottes peu farouches qui passent tout près, indifférentes à ma présence.

Dernière nuit sous tente, un peu plus fraîche que les précédentes, mais toujours aucune trace de condensation. L’occasion de valider définitivement ce choix de tente en Dyneema : légère, un kilo de gagné par rapport à l’ancienne, et comme c’est un modèle deux places, un vrai palace quand on dort seul dedans.

Départ matinal : l’étape du jour s’annonce courte, mais avec une grosse descente à négocier – celle qui passe (ou évite) le fameux Dérochoir. Ce passage permet de raccourcir sensiblement le retour, mais c’est un tronçon délicat, une sorte de via ferrata avec échelles et cordes, réputé encore plus piégeux à la descente qu’à la montée. Je décide d’aller le voir de mes propres yeux avant de trancher. La montée est longue. En chemin, je croise une mère et sa fille qui redescendent elles aussi vers Plaine Joux. La maman, la soixante-dizaine bien tassée, porte un sac à dos imposant et s’apprête à passer par le Dérochoir. Je m’inquiète un peu pour elle – jusqu’à ce qu’elle me rassure d’un sourire : « Ne vous inquiétez pas, je fais de l’alpinisme depuis mes 15 ans. » Elles ont dû bien rire, une fois passées, du petit randonneur parisien qui, lui, a rebroussé chemin. Car c’est bien ce que j’ai fait : face au passage, impressionnant même avec un sac léger, je n’étais pas à l’aise. Décision prise sans regret – direction le refuge de Platé pour le retour. Le renoncement au Dérochoir ne signifie pas un retour de tout repos. Le chemin passe par un pierrier complexe et mal balisé – heureusement jalonné de cairns qui, de loin en loin, viennent confirmer qu’on n’est pas totalement perdu. Petite frayeur au passage : des bouquetins sympathiques crapahutent sur les hauteurs et font dévaler quelques pierres. Ambiance. Un dernier col à franchir, le col de la Portette, puis une longue descente vers le refuge de Platé – retour, presque symbolique, sur les lieux de la toute première pause du trek. Je m’y arrête cette fois pour prendre un café, sans besoin d’acheter de l’eau : il m’en reste assez. Il reste encore un passage technique à négocier : une cheminée exigeante qui demande un dernier effort de concentration avant l’arrivée, enfin, au parking de Plaine Joux. La descente aura été très longue, et j’ai croisé plusieurs personnes qui montaient vers le refuge de Sales, assez tard, avec des enfants – le trajet a dû être très long pour eux. Il me reste bien un lyophilisé au fond du sac, mais plus vraiment faim. Je me change, reprends la voiture direction Sallanches, où la soirée se termine comme il se doit : un arrêt « Au Bureau » pour un bon burger, une bière méritée, et un cheesecake en dessert.